Côté face

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Thriller fantastique de Anne Denier

Rebelle éditions, 2013

402 p./ 19 € (papier), 4.99 (numérique sans DRM).

 ★★★½☆ 

 

Un inconnu placarde des photos d’elle partout dans le tram de Montpellier, après qu’elle ait croisé son regard. Depuis, les événements étranges s’enchaînent, la menant vers des pans de sa mémoire qui auraient du rester en sommeil…

Sur le fil, toujours plus loin

C’est un concours de circonstances assez inhabituel qui m’a fait découvrir Anne Denier. Chroniquer de mauvaises nouvelles semble avoir le don de faire sortir les bons auteurs du bois. Je serai sans doute passée à côté de ce roman qui sort des sentiers battus avec son suspense à couper au couteau et sa narration particulière.

De l’héroïne, on sait juste qu’elle est ado, et que suite à une rencontre fortuite dans le tram, sa vie va changer, et pas pour le mieux. Un homme veut la rencontrer, elle ne le connait pas mais ne peux pas nier cette étrange connexion entre eux. Ça pourrait en rester là, mais la fatalité va s’acharner à lui tomber dessus. Elle se sent épiée et sera même agressée.  Est-ce lui ou un autre qui ne lui veut pas du bien ?

Peu à peu, on plonge avec elle dans des rêves étranges, appartenant à une autre femme, vivant à une autre époque, dans un autre pays, menant une vie aux accents aussi fantastiques que sordides sous la coupe d’un homme autoritaire et psychopathe. Une vie anormalement longue… Et d’ailleurs, est ce que ce sont des rêves, ou des souvenirs ?

Ce livre est incroyable. Outre le tour de force de ne pas nommer ses personnages tout au long de l’histoire – à l’exception des deux hommes venus bousculer l’héroïne – elle parvient à créer une bulle d’angoisse permanente autour du lecteur. Une bulle qui enfle à mesure qu’on avance dans la mémoire des deux femmes et n’explose que pour se reformer immédiatement. L’auteur délivre les infos au compte-goutte, juste assez pour t’obliger à tourner les pages afin d’en savoir plus, créant un sentiment de frustration étonnamment grisante.

J’ai souvent du interrompre ma lecture, tant j’ai été touchée par le basculement des personnages dans la folie. J’attendais toujours ce moment « baguette magique » où l’auteur remet son personnage sur ses pieds pour détendre la narration. Mais ça n’arrive pas. Jamais. L’héroïne s’enfonce de plus en plus dans la névrose et on assiste avec une fascination impuissante à sa chute. Les personnages masculins sont tout aussi peu stables psychologiquement voir carrément pas recommandables tant ils sont déviants.

La part fantastique du livre, le fait que certains personnages aient une vie plus longue que la moyenne est également intéressante à lire, car elle donne un point de vue sans concession sur l’immortalité. Je regrette un peu que l’élément qui permette ce phénomène soit trop vite dévoilé, même s’il est original et bien utilisé.

Le style est très immersif, avec un petit défaut cependant : celui d’être parfois très académique dans ses descriptions, et un peu moralisateur. L’autre métier de l’auteur, à savoir prof, n’est pas très loin ! Le récit à la première personne est vraiment manié au mieux pour nous entraîner dans la tête des personnages. J’aime un peu moins les textes insérés entre les chapitres, et qui coupent dans l’élan de lecture, mais ils restent intéressants, et j’ai pu revoir un peu ma culture littéraire allemande (oui c’est un indice, et j’en donne même un second, il y a du Faust dedans).

Psychologiquement déroutant, prenant, avec une jeune fille attachante qu’on a envie de sortir de tout ça et un mec qu’on a envie de frapper tant c’est un salopard, Côté face est une lecture qui m’a profondément marquée en proposant des héros différents, à la frontière de la lumière et des ténèbres. Accrochez-vous à votre estomac, ça retourne sévèrement. Et j’adore quand ça retourne.

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