[Beuglante littéraire] De l’incohérence (hypocrite) de l’auteur

 

Calimero pleure

C’est trop injuste ! T’as pas aimé mon livre ! T’es méchant !

C’est un peu la même rengaine à chaque fois qu’un blogueur poste une chronique qui déplaît à l’auteur ; pour peu que celui-ci soit susceptible, il va aller crier au meurtre de son talent sur la place publique et se faire consoler par ses fans. Il n’est pas exclu que ceux-ci aillent se venger chez le blogueur qui lui n’en demandait pas tant. Un classique.

Ça se complique encore quand plusieurs chroniques s’avèrent négatives : peu importe le niveau d’argumentation ou la notoriété des blogueurs, ils n’ont pas aimé et le font savoir à peu près tous en même temps, sans pourtant s’être concertés.

Un élément nouveau vient alors s’ajouter à la litanie Calimero que l’auteur-vexé-comme-un-pou assène à chaque fois pour se justifier. Une phrase qui a le don de me mettre en boule.

Ce livre, je l’ai écrit pour moi.

Toute l’hypocrisie du monde est concentrée dans ces mots. Vous ne me croyez pas ? Décortiquons-la ensemble.

  • Ce livre : ça pourrait être une nouvelle, une novella, une saga. Un tas de pages avec plein de mots dedans qu’en général, le blogueur s’est donné du mal pour obtenir (et ne mégotons pas les SP font partie du lot vu qu’il faut un minimum charmer l’éditeur). Bref, il est là, et il a été lu. Pas aimé mais lu quand même, saluons l’effort.
  • Je l’ai écrit : encore heureux que tu n’as pas embauché un nègre tiens ! Bon sérieusement, des tas de gens écrivent des tas de trucs tous les jours sans en faire une montagne. Moi aussi d’ailleurs, en ce moment…
  • Pour moi : OK, explique-moi alors comment je peux posséder un texte, sans entrer par effraction chez toi, et pire, que des gens, amis ou pas, en aient une copie ! Tout ça pour me rendre compte que je ne peux pas en parler objectivement parce que ce n’est pas pour des lecteurs comme moi que tu l’as pondu, mais pour toi ?

Ça se sent que je suis énervée ou pas encore ? *respire Eien, respire*

Pourquoi cette excuse est une hérésie ? Parce qu’elle nie toute la démarche éditoriale.

Si ce texte est « pour toi », quel intérêt d’avoir sué sang et eau sur l’écriture, de t’être rongé les ongles en attendant une réponse du comité de lecture, de l’avoir travaillé et corrigé, de t’être disputé avec ton éditeur pour des idées, d’attendre l’impression, de trépigner devant la librairie physique ou numérique en attendant que les chiffres de vente tombent ?

Et ce même égocentrisme étrange te pousse à ouvrir une fan page Facebook dédiée à ta gloire, ou à celle de ton bébé-bouquin d’amour, un compte Twitter, un blog, tout ça pour expliquer au monde comment ça se passe maintenant que ton livre est sorti. Tu sollicites le lecteur, réclame des étoiles sur Amazon et des chroniques, positives de préférence. Pourquoi t’exposer ainsi pour un texte qui n’est « écrit que pour toi » ?

Auteur, cette affirmation dénigre ton travail, les sacrifices auxquels tu as consenti pour en arriver là. Et elle dénigre le lecteur qui a pris le temps d’acquérir, de lire et de donner un avis. Parce qu’en gros, tu justifies les mauvaises chroniques en disant que tu n’as pas vraiment voulu le faire entrer dans ton univers. C’est trop intime pour lui.

Moi je comprends juste que je ne suis pas assez bien pour lire ton bouquin, que tu m’as pourtant chaudement recommandé. Je vais donc passer mon chemin pour les suivants. Ou alors, je le vole, l’oublie dans un coin sans l’ouvrir et vais crier au monde entier qu’il est trop bien. A toi de voir.

Il n’y a que quelques cas à qui je pardonne cette phrase :

  • Ceux qui sortent un livre pour un cercle restreint. Généralement, ce sont des histoires qui ont plus valeur de patrimoine qu’autre chose.  Des mémoires de familles, plus faits pour garder une trace que pour devenir un gros best-seller. Du très petit tirage qui ne fait pas de mal.
  • Ceux qui mettent un livre à disposition du public en sachant qu’il n’est pas tel qu’ils le voulaient. Fini ou pas, le projet a pris du temps à l’auteur, mais pour un tas de raisons, il ne peut, ni ne veut le publier tel quel. Plutôt que de le laisser dans un tiroir, il va le mettre au vu et su du public. Citons pour exemple Pauline Doudelet, dont certains des textes sont sous licences Creative Commons.
  • Ceux qui sortent un livre pour le plaisir. Pour moi, c’est très différent que de le sortir pour soi. Même pétri d’égoïsme, le plaisir implique un partage et une envie de faire découvrir une autre facette de soi. C’est un risque plus ou moins calculé, que je n’ai vu que chez des auteurs avec de l’expérience, et assez de confiance en soi et en son public pour se lancer.

« Je l’ai écrit pour moi » crie à la face du monde qu’au fond, auteur, tu n’assumes pas ta démarche de publication jusqu’au bout. Je passerai sur le laïus de la chronique qui fait mal, parce que cette chronique – qui ne t’est pas destinée, je te le rappelle – n’arrive qu’au tout dernier maillon de la chaîne éditoriale. Le plus important. Lorsqu’il a ton livre, le lecteur a un produit fini entre les mains. Un produit qui, en toute logique, lui est destiné, qui lui appartient autant qu’il t’appartient, et qu’il assume d’aimer ou non.

Alors auteur, assume. Arrête de pleurnicher sur les réseaux sociaux. Tu n’en seras que plus grand et (peut-être) meilleur à mes yeux,

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