[Beuglante] Anti-pirates, les cales de la bibliothèque sont vides

Depuis quelques jours, les jeunes auteurs français sont pris d’une crise d’anti piratage aiguë. HADOPI a du répandre un virus en même temps que la grippe. Soit. J’ai déjà du exposer mon avis à ce sujet. Si ce n’est pas fait, cet article issu du du tumblr notmblrforoldmen dit à 100% ce que j’en pense.

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Source : http://pontonlibrary.blogspot.fr

Beaucoup d’arguments contre les pirates sont sortis. Entre raccourcis racoleurs et amalgames faciles, l’un d’eux m’a interpellée. Les bibliothèques seraient l’arme ultime contre le piratage. Si vous n’avez pas les moyens, rendez-vous dans ce temple de la culture, c’est gratuit et vous aurez tout ce dont vous aurez envie.

Dans vos rêves ! Même si je suis flattée de l’importance que vous accordez à mon métier.

Moi ? Bibliothécaire ? Totalement ! Assez en tout cas pour argumenter sur les points qui font fantasmer les anti-pirates tout en tenant compte de l’envie de leurs lecteurs de lire leurs livres là, maintenant, tout de suite.

La bibliothèque, c’est gratuit. Non. Même si l’accès au bâtiment et à son contenu est libre, beaucoup de municipalités font payer l’emprunt des livres. Et je ne parle pas des cotisations pour les DVD et CD (de toute façon ce n’est pas ce qui importe ici). Ça a un coût à l’année, supportable quand on est seul, pas toujours quand on a engendré une famille de rats de bibliothèque.

La bibliothèque a tout. Elle a surtout un budget. Celui de ma médiathèque a méthodiquement baissé de 5% tous les ans depuis 8 ans et que je l’ai senti passé. Forcément, il y a des choix à faire. Des trucs dont je ne me souciais pas avant comme de connaitre le nombre potentiel de tomes d’une série. Ne mentez pas, vous l’avez TOUS fait ; savoir combien vous a coûté l’achat d’Anita Blake jusqu’à présent, et puisque vous savez que Bragelonne sortira tout, combien vous devrez encore débourser pour compléter cotre collection.

Et forcément, plus une bibliothèque est petit moins elle aura de sous (sauf si le maire est généreux pour le bien de la culture), et elle ne se risquera pas dans de trop nombreuses et trop longues séries.  Ce qui m’amène au point suivant.

La bibliothèque est une administration. Ou tout du moins dépend d’elle. Donc il y a des délais à respecter pour les commandes et les factures. Pour les plus chanceuses (donc les plus grosses), les achats commencent début février et s’arrêtent en fin octobre. Il y a une faille spatio-temporelle ? C’est normal, les mois manquants servent à savoir à quelle sauce budgétaire on va se faire manger l’année suivante.

Et comme je l’ai déjà dit, n’espérez pas avoir le livre que vous attendez impatiemment le jour où la semaine suivant sa sortie. Il faut un peu de temps pour s’en occuper et il n’y en aurons jamais plusieurs exemplaires (budget, tout ça, tout ça…).

La bibliothèque est à l’image de ses lecteurs. Et oui bande de petits égoïstes  vous n’êtes pas tous seuls dans votre bib à vouloir des livres. Et tout le monde n’a pas vos goûts Ce qui importe à un bibliothécaire c’est qu’un livre sorte. S’il stagne en rayon après à peine un an, ça veut bêtement dire qu’il n’a pas trouvé son public et que c’est de l’argent mal dépensé.  Donc, les achats se feront en fonction de la population alentours. Gros lecteur ou pas, si vous êtes le seul jeune du patelin, vous finirez par épuiser le stock et à finir par lire du Barbara Cartland que les gentils bibliothécaires auront acheter à foison pour les mamies – si nombreuses – du coin.

La bibliothèque est à l’image de ses bibliothécaires. Donc, s’ils n’ont pas d’atomes crochus avec des genres de niches (on en revient encore à la SFFF en l’occurrence), ils achèteront ce qui leur parait le plus évident. S’ils n’ont pas la curiosité, le temps et la connaissance nécessaire des petites maisons d’éditions, ils n’iront tout simplement pas voir. Les grosses maisons proposent à elles seules bien assez de titres de qualité pour ne pas trahir le principe d’offrir au plus grand nombre ce dont il a envie et ce qu’il serait potentiellement curieux de découvrir.

Donc, très concrètement, une bibliothèque ne peut pas exaucer tous les voeux. Sans tenir compte de la politique d’acquisition (ce que la bibliothèque se doit ou pas d’acheter), l’offre est bien plus grande que le budget, même conséquent d’un grand réseau de médiathèques comme celui où je travaille par exemple. Il faut choisir.

Choisir c’est frustrer et être frustré. C’est aussi s’assurer d’offrir des titres de qualité qui auront une longue vie sur et hors des rayonnages, et qu’on n’hésitera pas à racheter au besoin. Choisir c’est s’adapter aux goûts fluctuants des lecteurs, à la mode, à la curiosité et aux besoins que l’usager ignore avoir.

Parfois, les usagers nous recommandent des livres à l’achat. Il n’y a pas de mystère, si lui et moi sommes convaincus qu’il a sa place sur nos rayons, c’est que vous l’aurez atteint grâce à la qualité de vos écrits – et uniquement de vos écrits.

Ni moi, ni  mes collègues ne pouvons servir de caution morale à votre croisade anti-piratage. Nous n’en avons ni le temps, ni les moyens. Même en essayant de coller au goût des usagers, je n’hésite pas à dire que je n’achèterai pas un livre parce qu’il est trop cher, ou qu’à part celui qui me l’a demandé, il n’intéressera personne. Je laisse donc l’usage frustré mais conscient de mes limites et de ses possibilités pour avoir ce qu’il veut rapidement, légalement ou non.

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