Bordemarge

Couverture Bordemargeroman fantastique de Emmanuelle Nuncq
Castelmore 2012
320 p./15.20 € papier) 8 € (numérique sans DRM)

 ★½☆☆☆ 

Violette se morfond dans sa bibliothèque d’Allancourt. Roxane tente d’échapper à des pirates. A travers un tableau magique, la bibliothécaire déprimée et la princesse farouche vont échanger leurs places, de force plus que de gré. Ce qu’il y a de l’autre côté de la toile ? Bordemarge, un monde pas si éloigné des livres.

Pas net

C’est intriguée que j’ai entamé ma lecture de Bordemarge. Vu toute l’affaire qu’on fait autour des auteurs francophones engagés dans le groupe Bragelonne (Castelmore en l’occurrence , je me suis dit que le jeu en valait la chandelle.

Je vais être moins catégorique que Nevermore le corbeau de l’histoire et ne pas dire « plus jamais ». Parce que l’intrigue est intéressante à suivre, avec un côté Narnia ou Alice au pays des merveilles plaisant.

Chaque lecteur a rêvé d’être le héros d’une histoire épique. C’est ce qui va arriver à Violette, bien malgré elle, alors que Roxane, qui l’a envoyée dans ce monde de cape et d’épée un peu steampunk (ou la fatigue, la faim et les besoins naturels n’existent presque pas) se retrouve dans la « vraie » vie et ses lois et principes bien réels. Chacune de leur côté, va décoder les règles de ce monde inconnu, recevoir une aide providentielle, et le chemin nécessaire à un « happy end » digne des plus belles histoires ne se fera pas sans heurts, ni larmes. Il y a des combats à l’épée, des envolées dramatiques, de l’amour, de la trahison, du monde parallèle, bref tout ce qui fait le sel d’un livre initiatique, susceptible de toucher le public ciblé par Castelmore, les jeunes collégiens.

Si la forme avait suivi le fond, ça aurait été parfait. Car j’ai été désagréablement surprise par le style de l’auteur, qui manque beaucoup de cohérence.

Déjà, j’ai été personnellement touchée par le métier de Violette, bibliothécaire comme moi. Mais sa façon de parler de son travail m’a rapidement dérangée, tant c’était à la fois proche et très loin de moi. Le caractère hautement dépressif de la demoiselle m’a donné envie de lui mettre des coups de pieds aux fesses. Ou de la laisser se suicider en paix, comme elle l’évoque sans détour dans plusieurs parties du livre. Ça ne m’aurait pas choquée dans un livre pour ados, mais Bordemarge ne s’adresse pas à eux mais aux plus jeunes.

Il devient rapidement impossible de savoir si l’histoire est racontée du point de vue de chacun des (nombreux) personnages, où s’il y a un narrateur unique et omniscient (ça vous rappelle la cinquième ? c’est normal). Je me suis sentie perdue dans ces changements de point de vue constants car je ne savais plus qui détenait une information et qui ne l’avait pas.

En parlant des informations, elles nous arrivent bien trop tôt pour rendre l’histoire palpitante et mystérieuse. Je savais déjà le principal ressort narratif dès le tout début et tous les autres faits sont résolus si vite qu’ils retirent le suspense propre à ce genre d’histoire. Il y a des faits que je n’avais pas besoin de connaître aussi tôt, et d’autres que je n’avais pas besoin de savoir. Ce point affecte également les personnages, dont le passé est tout aussi rapidement défloré. Même s’ils sont plutôt intéressants à observer, leurs comportements sont parfois anarchiques et irrationnels.

La syntaxe est bancale. Entre tournures hasardeuses et florilèges de répétitions, ça a été laborieux de poursuivre ma lecture. Deux exemples parmi les nombreux que j’ai souligné :

Yves-Marie tira un mouchoir de son pourpoint et s’essuya le visage délicatement, le passant à tout le monde.

J’ai un doute quand même. Pas sûre d’avoir envie de faire tourner ce genre d’accessoires dans les circonstances boueuses qu’impliquent cet extrait.

Elle passa sa main valide dans ses cheveux, et son coeur se serra quand elle sentit ses cheveux courts.

Pas de commentaires. Surtout qu’on en fait tout un foin de la chevelure de la princesse Roxane.

Et au final, ce qui devait être la force du livre se retourne contre lui. Je parle des clichés et du détournement d’univers dont je suis friande à la base.

Tous les codes du récit de cape et d’épée sont là, du grand méchant très méchant au traître pas si traître. Des stéréotypes comme le monologue du méchant et la bataille finale sur le toit sont présents, mas impossible d’en profiter pleinement quand les personnages passent leur temps à disséquer le moment en fonction de ce qu’ils ont appris sur Bordemarge. Ce monde est de plus régi par des clichés que l’auteur décrit comme universellement connus mais qui me laisse dubitative comme le fait que les blondes sont toujours les gentilles et les brunes des sorcières ou que les Russes sont tous des traîtres en puissance…

De plus, l’auteur fait étalage d’une « playlist » de ce qui l’a inspirée – et que vous retrouverez à la fin du livre. Cyrano de Bergerac, Pirates des Caraïbes ou les oeuvres d’Edgar Allan Poe ont la part belle. Je ne peux m’empêcher de penser que par cette accumulation de références à des livres ou des films issus de la culture populaire, l’auteure ne nous livre pas vraiment son univers, et qu’elle a écrit Bordemarge plus pour voir un un plaisir personnel couché sur le papier que pour partager un bout de son espace avec le lecteur. Sans remettre en cause ses goûts, j’aurai sans doute préféré qu’elle s’en détache ou qu’elle les affiche de façon plus subtile.

C’est donc déçue que je ressors de ma lecture. Sans courir après le chef d’oeuvre, je ne m’attendais pas à une telle accumulation de problèmes. Les personnages manquent de relief et l’humour ne prend pas, la narration manque de logique. Les nombreux rappels à l’univers littéraire deviennent rapidement pesants. L’histoire en elle-même a un grand potentiel, mais est loin, très loin d’être aboutie dans son écriture.

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