[Petit délire] B.A.

Le bâtiment se tenait là, façade rouge rendue grise par la pluie qui tombait sans discontinuer depuis le début de l’après midi. Il n’avait rien de particulier, pourtant, cela faisait un bon quart d’heure qu’elle se tenait de l’autre côté de la rue, sans oser traverser.

C’était sa première fois et elle se faisait tout un film, imaginant que dès qu’elle se montrerait, les passants lui lanceraient des regards plein d’hostilité. Ou de pitié. Encore une pauvre âme perdue…

Un choc la sortit de sa rêverie, un homme la bousculant pour se rendre Dieu savait où. Il eut à peine un regard pour cette silhouette trempée malgré son parapluie, à peine un grognement d’excuse. Il était déjà parti.

Rassemblant son courage, elle s’engagea sur la place. Pas à pas, de plus en plus tendue, même si finalement, personne ne faisait vraiment attention à elle. Elle poussa la grande porte à la peinture un peu écaillée, la faisant grincer sur ses gonds.

A l’intérieur, ça sentait le bois, le renfermé. L’humidité du dehors semblait s’être aussi invitée. On entendait la prof de danse classique frapper dans ses mains pour donner le rythme aux petites ballerines, une discussion enragée entre le gardien des lieux et un animateur télé à propos d’une personne devant sortir d’une maison. Rien qui ne l’intéressait. Ses pas la menaient déjà au premier étage. On lui avait dit que c’était là.

Sur la porte, il y avait une simple feuille blanche, pour indiquer l’endroit. Deux lettres, imprimées en gras. B.A.

Ça avait déjà commencé. Discrètement, elle ouvrit la porte, se glissa dans la petite pièce. Posant son parapluie dans un coin, elle accrocha son manteau mouillé et fila s’installer sur l’une des chaises d’écoliers. L’endroit n’était pas très chaleureux. Elle pariait que la responsable l’avait choisi pour ça.

-… M’appelle Claire…

Elle sursauta, sa voisine venait de prendre la parole.

– Bonsoir Claire, répondit en choeur l’auditoire.

Il y avait là une quinzaine de personnes, majoritairement des femmes. De tous âges et de tous horizons. Ce petit monde se rencontrait quand le besoin s’en faisait sentir.

– Je…

Visiblement nerveuse, Claire triturait ses doigts. La responsable de la réunion l’encouragea à continuer.

– Je travaille dans un centre commercial et je… ça fait 57 jours que je n’ai pas craqué…

Tout le monde applaudit. la jeune femme poursuivant son récit :

– C’est un peu difficile, parce que tous les jours, je passe devant ce grand magasin  avec tous ces… oh mon dieu ! Parfois je sens l’odeur, jusque dans mon stand ! Je ne sais pas si j’ai des hallucinations, mais « cette » odeur passe par dessus celle des brioches !

Un murmure compatissant parcourut la petite assemblée, cette expérience pour le moins étrange semblant avoir déjà été vécue par d’autres. Claire prit une grande inspiration.

– Le pire c’est ceux qui viennent manger, ils en ont presque tous un quand ils sont seuls, et plus forcément en papier ! Maintenant, ils ont ces liseuses. Il n’y a plus l’odeur, mais je sais qu’ils sont là, par centaines dans ces tablettes… j’ai failli craquer et demander à un homme ce qu’il lisait et ce qu’il avait mis dedans !

Claire eut un frisson d’horreur au souvenir de cette scène et spontanément, la responsable la serra dans ses bras pour la réconforter. La nouvelle, elle, n’en croyait pas ses oreilles.

– Mais, intervint l’un des hommes présents, tu n’avais pas dit que tu irais à cette dédicace pour…

– Si… j’avais déjà plusieurs de ses livres, et vraiment, j’adore cette femme, sa façon d’écrire et tout… alors j’y suis allée. Y’en avait partout… elle présentait même son nouveau livre… j’ai fait dédicacé mon roman mais je… j’ai pas pris le nouveau !

Tout le soulagement de monde perçait dans cette déclaration qui déclencha une salve d’applaudissements nourris.

– Et maintenant, où en es-tu de ta PAL Claire ?

– Ça avance, je crois que j’en suis à + 150…

Soudain, un sanglot attira l’attention de la nouvelle. Il venait de sa gauche. Une autre fille, plus jeune que Claire, tentait de dissimuler ses larmes. Tout le monde finit par se tourner vers elle, alerté par le bruit, alors qu’un silence gêné se faisait dans la salle. Chacun savait ce que cela signifiait, sauf la nouvelle, qui osa demander d’une voix timide :

– Qu’est ce qui se passe ?

– Elle a craqué, répondit sombrement Claire. La pauvre… Elle qui avait déjà une grosse PAL…

– Je ne voulais que m’abriter de la pluie ! Sophie, c’était son nom, se mit à hurler. Je suis rentrée dans le premier magasin venu et c’était un librairie ! J’osais pas sortir de nouveau, ça aurait fait trop bizarre et je ne pouvais pas rester éternellement devant la porte, alors j’ai regardé et… il était là, je voulais lire ce livre depuis si longtemps… et l’auteur en a fait toute une série !  Je suis repartie avec !

La crise de larmes redoubla, ponctuée de « je suis faible, pardonnez-moi » digne d’une messe évangéliste. La responsable qui sentait que ça prendrait du temps avant de calmer la malheureuse, dut mettre fin à la 150ème réunion des Bibliovores Anonymes.

***

Voila, c’est que de la faute de Moody TryMe qui annonce qu’elle a craqué !

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